Cachemire, Ladakh: un paradis aux portes de l’Himalaya

Un Cachemire, paradis verdoyant typique des lunes de miel des jeunes mariés indiens, et un Ladakh, rocailleux et montagneux, haut lieu de la spiritualité bouddhiste, pour un même état indien du « Jammu et Kashmir ». Autant de paysages à découvrir dans une région ouverte aux étrangers depuis une vingtaine d’années seulement.

Retrouvez quelques images supplémentaires dans ma galerie: https://pascal-blonde.info/galeries/?dir=cachemire-ladakh

Des points communs existent entre le Ladakh et le Cachemire. Par exemple l’absence de mousson grâce à la chaine du Grand Himalaya qui retient une grande part des masses nuageuses. Le climat s’en ressent bien plus au Ladakh, où les précipitations sont négligeables voire inexistantes, qu’au Cachemire. Lorsque ce dernier connaît la douceur d’un hiver neigeux, Drass un petit village ladakhi, peut voir sa température descendre à moins quarante degrés. L’été, il est bien rare que la température dépasse les trente-cinq degrés dans ces deux régions.

Le lac Manasbal au Kashmir, paysage typique du Cachemire.
Le monastère de Lamayuru dans les massifs arides du Ladakh.

Déjà différentes aux points de vue météorologique et géographique, elles le sont aussi pour leurs aspects culturels et ethniques. Des modes de vie totalement incomparables découlant de deux sociétés bien distinctes: les Cachemiris musulmans chiites ou sunnites, aux traits persans très marqués, et, plus proche des Asiatiques, les Ladakhis bouddhistes.

Mais l’Inde est aussi le pays aux 14 langues principales et 250 dialectes. Pas étonnant donc que Cachemiris et Ladakhis aient chacun leur propre langue. Le cachemiri parlé par 3 millions de personnes est comme l’ourdou (la deuxième langue de l’Inde du Nord après le Hindi) basé sur l’alphabet arabe. Le ladakhi, un dialecte tout au plus parlé par les 120.000 habitants de cette région a, à l’opposé, des consonances et des origines déjà bien tibétaines.

Venise de l’Asie

Srinagar la « Venise de l’Asie » retrouve chaque été sa fonction de capitale de l’état, honneur partagé avec Djammou, capitale hivernale. Une ville passionnante au visage double: terrestre et aquatique.

Des shikaras sur le lac Dal à Srinagar.
Le soir sur le lac Dal à Srinagar.

Au bord du lac Dal, Srinagar – 450.000 habitants et 1768 mètres d’altitude – a un air un peu médiéval, enlaçée autour des boucles de la boueuse rivière Jellum. Mais sur le lac, loin des bruyantes rues commerçantes et artisanales, Srinagar prend un air bien différent. Au 19ème siècle, il était interdit aux étrangers de posséder une maison au Cachemire. Pour contourner cette loi les Anglais ont aménagé des bateaux. Depuis, la tradition de ces « house-boats », construits et sculptés avec du bois de cèdre, s’est perpétuée. Une partie de la population loge ainsi sur le lac.


Marché flottant au milieu des lotus

Marché aux légumes sur le lac Dal.

Six heures du matin à Srinagar, le soleil se lève à peine. Des barques chargées de légumes sortent ça et là des canaux bordés de lotus, et convergent vers un même point du lac. C’est le marché aux légumes sur le lac Dal. Plus tard, une fois le jour levé, c’est un traffic permanent de shikaras, ces barques-taxis manoeuvrées à la pagaïe, et de barques proposant fleurs, fruits, miel, châles – les plus onéreux étant tissés avec de la laine Pashmina des petites chèvres du Ladakh – bijoux, objets en papier maché et autres spécialités locales.

Au bord du lac subsistent des conquètes mogholes des jardins fleuris aux noms évocateurs: Shalimar, Nishat… Le temple hindou de Shankaracharya dédié à Shiva domine le lac depuis 23 siècles. Mais ici, c’est plutôt le règne de l’Islam que celui de Shiva et Vishnou. Minoritaire dans la chaine himalayenne, la religion musulmane -est fort bien implantée au Cachemire, intersection des civilisations indienne, chinoise, tibétaine, turque et persanne.

Consacré lieu de villégature par les Anglais, le Cachemire est devenu depuis un lieu de référence dans ce domaine. La « Suisse de l’Asie » n’a rien à voir avec l’Inde poussiéreuse et torride. Ici, c’est calme, arbres verts, eau pure, pommiers, amandiers, fraisiers, abricotiers que l’on trouve. Avec des rizières au fond des vallées et de la neige en hiver.

D’un monde à l’autre

Deux enfants au col du Namika-la, entre Cachemire et Ladakh.
Convoi de marchandises entre le Cachemire et le Ladakh.

Le franchissement de trois cols suffit pour passer d’un monde à un autre, pour quitter la verte vallée et rejoindre le paysage désolé du Ladakh. Un désert humain avec 1,2 habitant au kilomètre carré et une altitude minimum de 3500 mètres. Leh, la seule grande ville du Ladakh ne compte que 8000 âmes.

A la force des bras, et avec des dzos (croisement de vaches et de yacks) et des mulets, les Ladakhis ont patiemment irrigé les terres bordant ruisseaux et rivières, créant ainsi de véritables oasis de verdure.


Sourire ladhaki et thé au beurre rance

Des jeunes moines près d’une baratte à beurre.

L’accueil ladakhi est chaleureux. Le sourire est de rigueur, tout comme le chant lors des travaux fermiers, le chang (la bière d’orge), la tsampa (un mélange d’orge grillé et de farine de blé noir) ou le thé fait dans une imposante baratte en cuivre avec du thé vert salé et du beurre rance. Aujourd’hui, on ne peut plus mettre dos à dos la polygamie des musulmans cachemiris et la polyandrie des Ladakhis, mais le temps a bien du mal à effacer ces différences.

La polyandrie, courante au Ladakh, permettait de ne pas diviser les quelques terres cultivables entre les enfants de la famille. L’ainé en se mariant héritait du patrimoine familial et les cadets choisissaient entre le suivre, s’engager dans l’armée ou rejoindre le proche monastère. Et signe de l’importance du foyer, dans un pays où au-delà des quelques terres cultivables il n’y a que de la pierre, chaque enfant porte en plus de son prénom le nom de sa maison.

Au « pays sous les cols », signification du mot « Ladakh », la maison ladakhie apparait avec son style particulier, proche de celui du Népal: quatre murs porteurs à angles droits, en forme de pyramide tronquée sur lesquels reposent des rondins de bois soutenant le toit plat à l’aide de branches. Les ouvertures sont réduites au minimum, froideur du climat oblige.

Monastère bouddhiste de Themisgang.

Les traditions tibétaines se retrouvent dans l’architecture des demeures: les dieux tout en haut, les hommes en dessous et au niveau inférieur le reste. Pratiquement, le rez-de- chaussée est une étable, l’homme loge au premier et le toit terrasse permet de stocker, sécher et de hisser les drapeaux de prière. Un corbeau mort et une tête de chèvre fixés sur le haut de la maison protègent le foyer des esprits malins.

La « roue de la vie », monastère de Tikse.

Plus de la moitié des Ladakhis pratiquent le bouddhisme tantrique apporté du Tibet voisin au cours du VIIème siècle par le sage cachemiri Padma Sambhava. Les démons et les sorciers locaux, antérieurs au bouddhisme, n’ont pas disparu pour autant, mais sont tout simplement entrés dans le cortège des divinités bouddhistes.

Ce bouddhisme, de la famille mahayaniste, impose comme principal devoir de ne nuire à aucun être et de combler les besoins de tous. L’homme est prisonnier du cycle des réincarnations tant qu’il ne maîtrise pas son mental, condition impérative pour atteindre le nirvana. Chaque action de la vie – ou karma – compte pour déterminer l’un des six mondes – dieux, titans, hommes, animaux, esprits avides et apeurés, enfers chauds et froids – où l’on sera réincarné.

« Om mani padme hum »

Deux vieilles femmes à Alchi.

Les signes les plus visibles de cette religion sont les stoupas, appelés ici chörten, plus ou moins équivalent à nos calvaires. Les murs de manis sont presque aussi courants. Ils sont élevés avec les pierres apportées par les fidèles qui y ont écrit la célèbre oraison « Om mani padme hum » (salut à toi, oh joyau de la fleur de lotus) dédiée à Avalokiteshvara le dieu de la pitié. Ils se contournent impérativement par la gauche. Autre signe: les drapeaux de prière qui flottent au vent sur tous les toits des maisons, des monastères, au fond de la vallée près du village comme au sommet du plus haut col.

Et l’on rencontre bien entendu les monastères, dont les sites sortent de l’ordinaire. Celui de Lamayuru sur la route reliant le Cachemire au Ladakh est un décor lunaire où monastère et rocs se fondent dans un même ton. Un lieu connu aussi pour la grotte où, au XIème siècle, Naropa un grand maître tibétain y médita de longues années. Le monastère de Rizong, lui, est bâti au milieu d’un véritable amphithéâtre rocheux.

Parmi les monastères intéressants, Alchi présente les peintures les plus anciennes, Tiksee est un des plus majestueux et un « Bouddha » géant y a été construit en 1981, mais le plus célèbre reste Hémis grâce à son festival annuel.

Une représentation du Bouddha « médecin » à Tikse.

Chaque monastère – Gompa en tibétain – dispose de salles consacrées à une des diverses incarnations du Bouddha, ou autres divinités, toutes plus magnifiques les unes que les autres. Avec une omniprésence vite remarquée des peintures murales aux couleurs vives, des tankas (peintures sur soie accrochées aux poutres) et des statues. Et toujours une place réservée au Dalaï-Lama. Celui-ci n’est peut- être jamais venu dans ce lieu mais sa photo est là sur l' »autel » près des offrandes. Dans la bibliothèque du monastère, les 108 volumes relatant l’enseignement du Bouddha assortis des 235 volumes de commentaires.

Un peu d’histoire:

Coincé entre le Tibet et le Pakistan, un état indien du Jammu et Kashmir bien convoité.

Mis à jour en 1920, les vestiges des cités antiques de Mohenjo Daro et d’Harrapa (en territoire pakistanais) témoignent de l’occupation des rives de l’Indus dès 2500 avant J.C. Des rues qui se croisent à angles droits, un système d’évacuation des eaux usées, des greniers à grains, des fours; cela devait être une civilisation avancée. Elle disposait même de sa propre écriture pictographique. Le type des hommes de cette civilisation – brun et relativement petit – se retrouve aujourd’hui principalement dans l’Inde du Sud.

Vers 1500 avant J.C, les peuples aryens – haute stature et yeux bleus – venus de la mer Caspienne et de l’Iran s’installent progressivement dans tout le nord de l’Inde. Petit à petit, l’inégalité progressant entre tribus, entre pauvres et riches et la formation des castes amènent de nombreux conflits qui ne sont réglés que par la mise en place d’un pouvoir central.

Problème de castes…

Le système des castes prend vite de l’ampleur et on finit par être classé dans une caste précise (les Brahmanes ou prêtres, les Kshatriya guerriers, les Vaishya agriculteurs ou les Shudra serviteurs) uniquement selon la classe sociale de ses parents. C’en est trop pour certains. Dès le sixième siècle avant J.C, deux Kshatriya – le Mahavira et le Bouddha – fondent des nouvelles religions bannissant le principe des castes: le jaïnisme et le bouddhisme. Avec à la base des principes simples: une vie modeste, la non-violence et la méditation, pour nous permettre de nous libérer du désir et du cycle des réincarnations.

Au monastère de Rizong.

L’empereur Ashoka apparait comme un des plus grands convertis au bouddhisme. Vers 250 avant J.C, empereur de la dynastie Maurya, il rejoint cette religion naissante après avoir contemplé, horrifié, les nombreux morts de la conquête de la région du Kalingua.

Beaucoup plus tard, au sixième siècle après J.C, et après une période de civilisation grecque, la dynastie Gupta met en place le second grand empire indien. Deux siècles d’alliances et de conflits. Une nouvelle caste voit le jour, les « intouchables » chargés des taches impropres et inhumaines. Les sciences progressent, principalement les mathématiques et l’astronomie. Un précurseur de Galilée, Aryabhatta, avance même que la terre tourne autour du soleil!

Un grand virage dans l’histoire de l’Inde du Nord a lieu avec l’arrivée de l’Islam au début du XIII siècle. Une conquête qui s’annonçait par des raids successifs depuis la traversée de l’Indus par les Arabes en 712. C’est l’époque des sultans et des dynasties musulmanes, et du choix d’une nouvelle grande capitale: Delhi. Une centralisation accrue et un contrôle des fonctionnaires permet un développement assez important. Un sultan, totalement insensible aux réalités de la vie, mènera le pays à un nouveau déclin. Les défenses de l’Inde s’en trouvent fragilisées, laissant la porte ouverte à de nombreuses invasions comme celle de Tamerlan en 1398.

Deux jeunes filles sur les rives du lac Manasbal (Cachemire).

Un des descendants de ce dernier, Zahir al Din Muhammad Babur, fonde le dernier grand empire indien, l’empire Moghol. Akbar le grand, son petit fils, illettré mais l’esprit ouvert, discute religion et métaphysique à la cour avec les représentants des différentes religions. Aujourd’hui, il reste avant tout le constructeur des magnifiques mausolées et mosquées du nord de l’Inde.

Au XVIIIème siècle, c’est la conquête par les Anglais, déjà sur place avec les grands comptoirs. Delhi tombe en 1803, l’Inde devient territoire britannique. Le Cachemire subit le même sort quelques années plus tard.

Malheureusement, de « maitres » comme le furent les Moghols, les britanniques deviennent « occupants ». De grands mouvements politiques apparaissent. Un jeune avocat sorti des prisons d’Afrique du Sud, Mohan Das Gandhi surnommé Mahatma – la Grande Ame – mène l’Inde à son indépendance.

A la mi-août 1947, naissent l’Inde et le Pakistan.

…et de frontières

Des conflits apparaissent rapidement entre les deux nouveaux états à propos de la souveraineté du Cachemire. L’ONU impose alors une ligne de cessez-le-feu, reconnue par aucun des deux belligérants. Une partie importante du Cachemire – les régions de Gilgit et du Baltistan – se trouve depuis en territoire pakistanais. Aujourd’hui encore,  la situation est conflictuelle et des Cachemiris essayent d’obtenir le rattachement au Pakistan.

Dans les années soixante, les troupes indiennes qui protègent la frontière indo-pakistanaise ne se doutent pas qu’un nouvel ennemi apparait: la Chine. Elle a déjà envahie le Tibet en 1950 et  revendique l’Aksaï Chin (33.000 Km2), partie est du Ladakh. Elle y pénètre en 1962 et y est encore de nos jours…



Texte et photos: Pascal Blondé – Voyage effectué en Août/Septembre 1988.

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